Jacmel, si Le Manoir Alexandra m’était conté

L’imagination a du mal à s’affranchir de ces images de bataille navale qu’offrirait à cette ville de Jacmel bâtie en amphithéâtre cette mer trop bleue que les collines avoisinantes tentent vainement d’encercler. Le moins qu’on puisse dire, c’est que, assise au pied d’une chaîne de montagnes culminant à environ 800 mètres avant d’aboutir sur ces plages restées en partie sauvages, Jacmel garde, malgré le progrès, un air d’aventure qui lui semble propre.

La grande guerre n’avait en effet pas commencé que la cité, vieille aujourd’hui de plus de 300 ans, rentrait timidement dans la modernité. Le Manoir Alexandra de nos jours plus que centenaire, en est la preuve, ce qui lui vaudra d’être en partie, sinon totalement le cœur d’une ville qui refuse encore de livrer ses secrets.

Le Manoir Alexandra fait partie de ces secrets

Surplombant le bord de mer et la basse ville, ce manoir a tout d’un manoir, à l’instar de ces vieilles bâtisses du Moyen Age européen, qui se referment, le soir venu, sur d’étranges histoires. Certes, cette construction très dix-neuvième siècle représenterait l’une des gloires éteintes du temps de St- Domingue, lesquelles auraient survécu à la politique de la terre brûlée des indépendantistes. Mais, Le Manoir témoigne plutôt pour nos contemporains de l’essor et comme de l’âge d’or de la légendaire cité.

Il faut dire tout de suite que, construite par un Allemand et rachetée ensuite par un Français, Le Manoir est essentiellement d’inspiration européenne. Regardez ces balustres, la délicatesse des balcons, ces escaliers tournants qui mènent à la terrasse où comme dans le roman de Flaubert, une vierge ferait, comme Salammbo ses libations au soleil couchant. Le Manoir, fait d’un mélange de fer et de fonte, continue de répondre au besoin de romantisme des bourgeois épris d’art, mais il incarne prosaïquement la réussite matérielle des Vital enrichis dans la spéculation du café. A l’époque, sujets et châtelains pour ainsi dire paraissaient donc satisfaits des cours du café. La montagne pouvait se permettre de danser les derniers menuets de St-Domingue et les citadins pouvaient aspirer à une certaine noblesse pour avoir grandi non loin du Manoir. Sacré café !

Le Manoir a royalement vécu cette belle époque que l’on appelle en Europe l’entre deux, même si l’arrière-pays était à l’époque, bien sûr, le pays en dehors du sociologue histoirien Gérard Barthelemy. Aujourd’hui, le Manoir attire comme ces reliques de la légende. Des tableaux de Jean Cupidon et ceux d’autres maîtres décorent les murs, et les jalousies aux boiseries riches qui satisfont le coup d’œil sur des courettes, des jardins et une piscine qui font bien du Manoir une villa. Mais la cote manoir reste envoûtant avec ses sentiers, ses bâtiments peints en blanc et ses dépendances qui portent l’empreinte de ce tenace XIXe siècle.

La médecine mène à tout

Le séisme du 12 janvier 2010 fit du manoir un amas de décombres. Jacmel aurait vu s’écrouler et la fleur et la faune de l’empire. Moules de fer tordu, chambres à coucher d’aspect royal réduites en un tas de bois et de planches ne valant plus grand-chose. Le Manoir et d’autres constructions distribuées jusqu’au Cap des Maréchaux et au Cap Lamandou s’ensevelirent sous un ciel resté trop bleu. Les héritiers Vital se hâtèrent de liquider ce patrimoine où l’histoire et le mythe se confondent.

Un preneur se présenta qui avait commis le péché d’aimer l’art, l’histoire et les affaires

C’était le Dr Léon Paul.

Son parcours est étincelant.

Médecin, il avait fait John Hopkins, Mount Sinai, Harlem et Cornell après être sorti d’Haïti et des services de pathologie du Dr Vergniaud Péan. De rares vacances vont l’amener à Prague, connu pour ses châteaux et leurs légendes. Il s’était déjà familiarisé aux classes humanitaires avec un faible pour les classiques et un goût prononcé pour la mort de Jules César au Sénat en l’an 44 avant J.C., ce qui était loin d’être suffisant. C’est à coup sûr sa rencontre avec René Depestre, dont l’imagination débridée enfantera le roman «Hadriana dans tous mes rêves», qui va le révéler à lui-même.

Ce sera plus qu’un coup de foudre.

Pacot, 19 décembre,

Prochainement

A la recherche d’Hadriana

Dr Frantz M. Bataille

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